I — Introduction

De la chance et de la continuité

Un essai sur les possibilités poétiques de l'intelligence artificielle générative.

Faut-il commencer par le début ? Et si je commence par le début, suis-je capable de donner des dates précises ? De quand la découverte de la méthode S+7 ? Si je convoque des images, c'est dans la chambre de mes quinze ans. On est alors en 1983, peut-être en 1984. Je teste la méthode sur plusieurs poèmes. Remplacer les noms, les verbes, les adjectifs par le septième suivant dans l'ordre du dictionnaire. Voir si la poésie résiste à la bousculade. Souvent, oui. Un mot pour un autre ? Je ne découvrirai la pièce de Jean Tardieu que bien plus tard (et avec quel plaisir). Là, ce sont sans doute mes premiers contacts avec l'Oulipo.

La méthode S+7, c'est Jean Lescure qui l'a inventée. Elle doit sans doute son succès au poème La Cimaise et la fraction, de Raymond Queneau :

La cimaise ayant chaponné
Tout l'éternueur
Se tuba fort dépurative
Quand la bixacée fut verdie :
Pas un sexué pétrographique morio
De moufette ou de verrat.

Raymond Queneau, La Cimaise et la fraction — S+7 de La Cigale et la Fourmi

Je m'attaque illico, je me souviens, au Corbeau et au Renard. Forcément. Avant ça, j'avais joué aux cadavres exquis surréalistes. La poésie naissait parfois sans que je le sache encore de la rencontre d'un parapluie et d'une machine à coudre sur une table de dissection.

Dans la foulée, Queneau oblige, ce sera la découverte de la combinatoire infinie des Cent mille milliards de poèmes. On n'est pas sérieux quand on n'a pas encore 17 ans. Fascination pour un volume qui me rappelle quelque chose de bien plus ancien, un vrai parfum d'enfance.

J'ai la tête blonde et les yeux rêveurs, et, à la campagne, dans la maison de mes grands-parents, ce livre extraordinaire, qui appartint à l'enfance de mon père et de son frère. Ces personnages découpés en trois, la tête, le tronc, les jambes, et qu'on recomposait de mille et une façons. Les milliards de poèmes de Queneau, c'était la même chose. Avec des alexandrins ! Et, à chaque occasion, un texte nouveau.

Tout était donc permis ! Tout faisait poésie. C'était un jeu qui révélait le monde. C'était la vie. J'écrivais depuis déjà longtemps, depuis déjà toujours, depuis que je savais écrire. Et je découvrais un continent que j'allais parcourir à ma façon, sur le TI 99/4A que j'ai réussi à m'offrir quand, en fin de commercialisation, son prix a enfin baissé.

Les cadavres exquis s'étaient transformés en un roman épistolaire écrit avec mon cousin Arnaud, du temps où l'on timbrait nos lettres et où l'on attendait patiemment la suite de l'histoire concoctée par l'autre, à qui l'on envoyait aussitôt que possible la sienne, et ainsi de suite.

Contexte L'Oulipo et la contrainte poétique

L'Ouvroir de littérature potentielle (OuLiPo), fondé en 1960 par Raymond Queneau et François Le Lionnais, explore la création littéraire sous contrainte. La méthode S+7 consiste à remplacer chaque substantif d'un texte par le septième substantif qui le suit dans le dictionnaire, produisant ainsi un texte nouveau, décalé, souvent comique ou étrange. Elle s'inscrit dans une tradition qui considère la contrainte non comme une limitation mais comme un moteur de création.

Ce projet reprend cette tradition et la prolonge : là où l'OuLiPo travaillait sur les structures formelles, PoésIA explore l'espace sémantique des grands modèles de langage, un territoire dont la géographie reste à cartographier.

Et puis, un ordinateur. La possibilité de programmer. Et, en 1983, ou 84, je programme un générateur de poèmes en Basic étendu. Programme enregistré sur cassette, du temps où il fallait taper chaque ligne à la main. Chaque ligne, et chaque mot de ce qui ressemblait alors à une base de données : des noms, des verbes, des adjectifs, pour chaque trou à remplir du texte, et, à chaque génération, un texte nouveau, inédit.

Combien d'heures ai-je passé à enfoncer les touches du clavier une à une ? Je l'ignore, mais je suis allé au bout. Sans me rendre compte que, de l'autre côté de l'univers, des écrivains tentaient des expériences comparablement d'avant-garde.

Mon programme a disparu dans les limbes, avec la cassette audio sur laquelle il était enregistré. Pas ceux de l'Alamo, que je découvrirai bien plus tard. Et que j'espère précieusement conservés à la Bibliothèque Nationale.

Ce qui se passe après est plus banal : je tremperai mes doigts dans les nouvelles technologies tout le long de ma vie professionnelle, et mon cœur dans la littérature tout le reste du temps. Jusqu'aux romans publiés comme je rêvais à l'adolescence.


Et voilà l'IA. On en est là. On a raconté le début, décrit le terreau sur lequel arrivent ChatGPT et consorts, depuis les personnages découpés en trois morceaux. Depuis l'enfance et ses merveilles.

Ce projet n'est ni un manifeste, ni un mode d'emploi. C'est le récit d'une exploration : quelqu'un qui a joué avec les mots depuis toujours, et qui se retrouve soudain face à une machine capable de les manipuler à une échelle et avec une subtilité qu'il n'aurait pas imaginées. Ce quelqu'un a voulu comprendre ce qui se passait, et notamment si quelque chose de poétique pouvait en naître.

La réponse, vous la trouverez en lisant. Elle est plus nuancée que oui ou non. Elle ressemble davantage à une carte qu'à une destination.

De la chance et de la continuité, non ?